Médias, musique, religion, sport, police… Depuis 2017 et l’émerge du mouvement « me too » (« moi aussi »), la libération de la parole s’exerce dans de nombreux secteurs professionnels et sociaux. Besançon avait déjà été au centre de cette synergie en 2020, « l’Institut Supérieur des Beaux-Art » étant alors l’objet d’un scandale dont les secousses feront tâches d’huile dans de multiples autres villes. En marge d’une actualité judicaire chargée sur laquelle nous reviendrons ultérieurement, c’est à nouveau dans la capitale comtoise que les regards se posent donc sur la question. Mais, cette fois, à travers « Balance Ton Spectacle Équestre », un collectif contre les « violences sexistes et sexuelles » dans les arts hippiques. Pour la chronique du Lobby, l’occasion d’évoquer les tenants et aboutissants de ce front spécifique.
Nous sommes :
- artistes équestres
- technicien·ne·s
- grooms, soigneur·se·s de chevaux
- chargé·e·s d’administration, de production, de diffusion…
On constate qu’à tous ces postes, il y a des victimes de violences. Nous parlons ici des violences faites aux humains, le plus souvent aux femmes, ainsi que les violences faites aux chevaux.
La création du collectif est issue d’un premier constat, unanime parmi nous : le milieu du spectacle équestre est miné par ce genre de dysfonctionnements. Nous avons tous·tes été confronté·e·s à ces problèmes de violence de près ou de loin : victimes, témoins, ou du moins avons nous toujours eu connaissance des abus systémiques, de la quasi « tradition » de la maltraitance dans certaines compagnies, écuries, écoles… (et cela même dans les compagnies de grande renommée, dont certaines bénéficient de soutiens médiatiques et financiers parfois indécents).
Aussi, heurté·e·s par ces récits, indigné·e·s par le silence de plomb qui pèse sur le milieu, nous souhaitons lever le voile sur ces pratiques, encore largement répandues dans nombre de compagnies, équipes artistiques, et dans ce secteur professionnel en général. Le deuxième constat est que quasiment personne ne porte plainte, ou alors on en n’entend pas parler. La majorité des victimes et témoins n’osent pas prendre la parole en leur nom.
Ce milieu est très petit et extrêmement fermé : la peur des représailles et de la mise en danger des carrières professionnelles sont les raisons récurrentes de ce silence. Le système de protection des abuseurs/agresseurs est tellement huilé que c’est extrêmement engageant et risqué de s’aventurer à vouloir le démonter… C’est aussi la raison pour laquelle il est très important pour nous de garder l’anonymat et de garantir celui des personnes qui nous font confiance. Ceci est pour nous une preuve de plus du système de domination et d’oppression qui régit ce milieu, et est à l’origine de cette omerta du spectacle équestre.
En ce qui concerne les violences faites aux femmes, c’est aussi, il faut le dire, un milieu encore très masculin et masculiniste : Même si de plus en plus de femmes créent leurs compagnies et portent des projets, beaucoup de compagnies/écuries sont encore dirigées par des hommes. Quand on est une femme, selon les lieux et les équipes, on se protège et on tient le coup. La sororité est même souvent compliquée tellement la pression est grande
Nous avons créé ce collectif – qui pour le moment agit principalement via les réseaux sociaux – pour signifier notre soutien aux victimes et témoins de violences en tous genres exercées dans le milieu du spectacle équestre. Nous soutenons celles et ceux qui ont le courage d’élever leurs voix, ainsi que tous celles et ceux qui voudraient élever la leur à leur tour : avec ce collectif, d’une part nous ouvrons un espace de parole anonyme, et nous souhaitons d’autre part sensibiliser tous les acteurs de ce milieu à l’envers du décor et aux VSS. Nous avons amorcé ce mouvement par une récolte de témoignages via nos réseaux sociaux, aussi pour faire une sorte d’état des lieux.
Depuis août, nous avons reçu en moyenne un témoignage par jour ; les victimes sont toutes anonymes, mais leurs témoignages laissent transparaître leurs professions : artistes équestres, voltigeur·se·s, grooms, palefrenier·e·s… Les profils sont variés et viennent de compagnies très diverses. Une partie de ces personnes ont quitté ce milieu, dégouté·e·s… D’autres continuent, et beaucoup sont soulagé·e·s de pouvoir enfin parler de tout cela.
Les témoignages font état de comportements ultra sexistes, de violences verbales et psychologiques parfois quotidiennes, violences sexuelles, harcèlements en tous genres, abus au niveau des conditions de travail/ droit du travail, discrimination raciale et propos racistes également… Violences envers les chevaux, bien entendu.
Nous donnons la possibilité aux victimes de raconter leurs expériences, et beaucoup témoignent du besoin de raconter ce qu’ils/elles ont vécu. Nous informons les victimes sur leurs droits, et nous pouvons les mettre en contact avec des associations ou professionnel·le·s qui peuvent les aider. Nous publions régulièrement des notions juridiques qui permettent de souligner la gravité des différentes formes de violences : nous constatons que la plupart du temps, les victimes de violence ignorent qu’elles sont victimes et que les faits qu’ils/elles ont subi sont répréhensibles par la loi.
Mais tout ceci ne suffira pas, il faut que le sujet soit rendu public et devienne l’affaire de tous·tes, pas seulement des victimes. Puis en enquêtant un peu plus, nous avons eu connaissance d’une plainte commune contre un agresseur présumé, directeur d’une compagnie. On aurait pu s’en réjouir, mais nous nous sommes vite rendus compte que – comme souvent – beaucoup de professionnel·le·s sont au courant de ces accusations, mais tout le monde les ignore, les victimes n’ont reçu aucun soutien au sein du milieu professionnels et n’ont pas été prises au sérieux.
Le présumé agresseur dispose d’une pleine « immunité » et continue d’être encensé par tous·tes : médias, programmateur·ice·s, subventionneur·se·s, professionnel·le·s du monde équestre mais aussi le public. Tout le monde sait et tout le monde se tait… Si l’on pointe le doigt sur quelqu’un, c’est encore sur la victime et non sur l’agresseur. On a réalisé, d’une part que la parole doit se libérer, mais que, d’autre part, même une plainte, une enquête, un jugement, ne changeraient pas à eux seuls ces problèmes. Il faut que l’ensemble du secteur se sensibilise au sujet des violences, se fédère et prenne ses responsabilités.
Nous sommes convaincu·e·s que ce milieu est un milieu très difficile : à la croisée entre le milieu sportif, culturel et agricole. Le travail avec les chevaux, comme le travail artistique/sportif demande un engagement total, et laisse la porte ouverte à énormément de dérives (sur le non respect du droit du travail, de l’intégrité physique et psychologique des individus…).
Lire la suite de l’article sur le site du Ch’ni



Compléments d'info à l'article
Proposer un complément d'info