
J’ai longtemps aimé les zoos. Passionnée par les animaux depuis mon enfance, les zoos étaient pour moi un moyen d’approcher et de découvrir de nombreuses espèces que je n’aurai jamais pu connaître en d’autres circonstances. Je les visitais régulièrement, j’avais même une carte annuelle pour m’y rendre lorsque je vivais à Amiens. Mais voilà … plus je m’y rendais et moins je pouvais me voiler la face en observant leurs comportements et en ignorant plus la présence des barreaux. A cette époque, au zoo d’Amiens, vivaient deux éléphantes anciennement victimes de maltraitance dans un cirque. Après les spectacles, elles étaient désormais prisonnières d’un enclos minuscule. Elles secouaient leur tête continuellement et c’est comme ça que j’ai découvert les stéréotypies, ces comportements répétitifs révélateurs de grande souffrance mentale. J’ai cru, pendant un temps, qu’il suffisait d’étendre les enclos, de copier-coller le paysage de leurs pays d’origine. J’ai cru que mimer la réalité de la liberté suffisait. Alors je me suis rendue au zoo de Beauval.
Déjà à cette époque, on vendait le zoo de Beauval comme étant l’un des plus beaux d’Europe, si ce n’est du monde. On parlait beaucoup de leur travail de conservation, de la sauvegarde des espèces dont celle du panda géant. Les animaux portaient des noms, on pouvait les parrainer et sur place, pas d’huile de palme. Mais ici encore, des stéréotypies. Tous les félins du zoo présentaient des signes de souffrance mentale. J’ai alors compris qu’aucun animal n’était dupe des stratégies que nous mettons en place pour essayer de recréer les conditions de vie de la jungle, de la forêt, de la savane. Et finalement, les plus dupes de ces stratégies, ce sont nous, les humains. Qu’une cage soit bien décorée ou non, elle reste une cage.

Dans les zoos, nous choisissons tout pour les animaux : leur espace de vie, les congénères, leur nourriture et les heures de nourrissage. Je me rappelle avoir vu un soigneur nourrir des flamants roses avec des croquettes, certes aux crevettes, mais des croquettes. L’ensemble de la vie de ces animaux est factice, artificiel. Le zoo de la Citadelle de Besançon, par exemple, propose de visiter un noctarium. Des espèces nocturnes et/ou semi-nocturnes y sont plongées dans l’obscurité pendant la journée - aux horaires d’ouverture. Et la nuit, une lumière artificielle reproduit la lumière du soleil. De cette façon, les visiteurs et les visiteuses peuvent voir les animaux en activité pendant leur visite. On choisit donc délibérément d’inverser le cycle circadien de ces animaux pour notre confort. Difficile de croire que ce principe ne perturbe pas les animaux …
On prive de liberté des individus que l’on présente comme des œuvres d’art, des objets de collection dont on apprécie l’apparence mais dont on se soucie peu, finalement, des intérêts personnels. Parce qu’ils ne peuvent s’exprimer dans le même langage que nous, nous les enfermons et les rendons accessibles au public. En fait, c’est une forme de domination qui se révèle dans l’existence-même de ces structures.
A l’origine, les ménageries ont été créées par des aristocrates qui exhibaient les animaux comme des trophées. Plus le propriétaire avait d’espèces exotiques et/ou considérées comme dangereuses, et plus il jouissait d’un prestige social. L’origine des zoos s’inscrit donc dans une dynamique de domination sociale et coloniale. Et parmi les animaux, il y avait des “villages exotiques” qui présentaient des populations humaines. Plus la couleur de peau était foncée et plus ces villages attiraient du public. Ces zoos humains présentaient des inuits, des nubiens etc. Et ce n’est pas un passé si éloigné que nous aimerions le croire puisque le dernier zoo humain en France, le “village de Bamboula”, situé près de Nantes à Port-Saint-Père, a fermé ses portes en 1994. Les passeports des ivoiriens et des ivoiriennes qui vivaient dans ce village avaient été confisqués, ce qui les retenaient au zoo. C’était il y a environ 30 ans …
Si aujourd’hui les zoos n’exposent plus d’êtres humains - et fort heureusement - ils continuent de reproduire cette logique d’exhibition et de hiérarchisation entre les espèces.
Le discours a changé, ce n’est plus le sensationnalisme qui est mis en avant mais la conservation des espèces et l’éducation. On oublie parfois qu’un zoo, c’est une entreprise, que, comme toute entreprise, elle doit dégager des bénéfices pour exister et perdurer. Dans un autre sens, la majorité des organismes qui travaillent sur le terrain pour la sauvegarde des espèces en voie de disparition sont des organismes à but non lucratif, comme c’est le cas de Kalaweit qui sauve les gibbons en Indonésie. Et dans toute cette histoire, la proportion d’espèces relâchées issues des zoos est faible (8 à 20%). On conserve pour continuer à enfermer ? Et on apprend aux enfants qu’il est normal et souhaitable d’enfermer les animaux.
La conservation sert d’écran, c’est un discours marketing qui permet de faire perdurer un système qui emprisonne les animaux.

L’association Projet Animaux Zoopolis, dont l’antenne bisontine vient de tenir sa première action le samedi 25 octobre, propose dans sa charte adressée aux candidat.e.s à la municipalité une interdiction de la captivité animale. Elle rappelle, comme l’avait fait l’association Humanimo, qu’il s’agissait d’une promesse de la mairesse Anne Vignot et que, malgré les débats qui se sont tenus, la voix des animalistes n’a pas été écoutée. Et pourtant, des propositions concrètes avaient été développées comme l’installation d’un planétarium ou encore la sortie des riches collections du Museum d’histoire naturelle. Un axe avait même été envisagé pour l’accueil des animaux dans des sanctuaires.

Quand on aime les animaux, peut-on accepter leur enfermement ? Autrefois, j’avais apprécié découvrir ces espèces venues du monde entier mais finalement, est-ce si important de voir de près un éléphant, un tigre ou un lémurien ? Cette curiosité doit-elle être assouvie au prix de la souffrance animale, qui elle, est bien réelle ?
Fermer les zoos, ce n’est pas renoncer à aimer les animaux : c’est au contraire, je le crois, choisir de les respecter. C’est le choix qu’a déjà fait le Costa Rica en s’apprêtant à fermer les derniers zoos publics de son pays. Pour la France, c’est aussi possible ; pour Besançon il n’y a qu’un pas à faire.
Amandine Moity

Sources pour aller plus loin :
C. Bailey, Zoos et cirques : une mauvaise éducation à propos des animaux par Donaldson et Kymlicka
B.B. Beck, L. G. Rapaport, M.R. Stanley Price et A.C. Wilson, Reintroduction of captive-born animals (1994)
Chanee Kalaweit Indonésie, Ce que je pense des zoos (2020) > Opinion du fondateur de l’association Kalaweit, qui œuvre en Indonésie contre le trafic et pour la sauvegarde des animaux dont les gibbons.
A. Davidson, Zoos : the great education and conservation myth (2017)
M. Delaup, Zoo et conservation des espèces : efficace ou opération marketing ? (2020)
Freedom for animals, Zoos neither educate nor empower children (2019)
Free the wild, Do zoos really educate ? (2021)
T. Gilbert, R. Gardner, A. R. Kraaijeveld et P. Rordan, Contributions of zoos and aquariums to reintroductions : historical reintroduction efforts in the context of changing conservation perspectives (2017)
S. Hild, Conservation des espèces sauvages : rôle et responsabilité des zoos (2023)
T. Leenaert, Ce grand zoo est-il meilleur que la nature ? (2018)
PAZ, Application de la loi de 2021 : analyse des aides du gouvernement à la captivité animale (2024)
Questions animalistes - Quel est le problème avec les zoos ?
Renversé, Des animaux en captivité - contre les zoos et les delphinariums
Youcrime, Le dernier zoo français humain : Le village de Bamboula (2022)



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